vendredi 25 septembre 2009

HEALTH Get Color


Propulsés sur le devant de la scène par le duo electro le plus hype du moment, les déjà illustres Crystal Castles - pour qui ils avaient, entre autre, l’habitude d’ouvrir le bal - les Californiens de Health se forgent en deux ans une notoriété croissante au sein de l’underground américain. Férus de noise rock, d’indus et d’expérimentations en tous genres, ces quatre échevelés en manque d’innovation déversent avec leur premier opus un véritable raz-de-marée sonore, dont l’apprivoisement requiert l’abandon total de l’âme et du corps, pourrait-on dire. Un succès limité donc, par l’hardiesse et l’hermétisme de leurs compositions, dans le labyrinthe desquelles les plus opportunistes pourront, seuls, se frayer un chemin. Leur collaboration avec les Crystal Castles sur le titre « Crimewave » représente ainsi l’opportunité de s’ouvrir à un public international plus large, de s’inscrire dans une mouvance plus pop, en quelque sorte.

Avec Get Color, Health est sévèrement attendu au tournant. Il était aisé (mais hâtif !) de prévoir un adoucissement de leur part, une sorte de retraite vers un son plus clair, plus mélodieux, plus abordable, accessible aux masses, car musique expérimentale et business n’ont jamais et ne feront sans doute jamais bon ménage. Malheureusement pour les amateurs d’electro pop dansante et chaleureuse, nos quatre américains semblent plus que jamais déterminés à poursuivre leurs pérégrinations sonores, mais avec encore plus de lourdeur et de métallisme. Seul «
Die Slow » fera ici figure de tube glacial, de part sa mélodie envoutante, très cold wave, sa rythmique syncopée et son refrain entêtant, voué à hanter indéfiniment nos pauvres âmes hypnotisées. Une chanson peut-être plus facilement pénétrable que les autres, mais certainement pas calibrée pour les ondes : le synthé est toujours haletant, les guitares se crispent, hésitent, tâtonnent, hurlent à la mort. La voix, systématiquement en retrait, vient se poser sur ce chaos sonique telle une obsession imperceptible, indicible et immatérielle. Le son de Health ne s’est pas oxydé, il est, bien au contraire plus vif et éclatant que jamais.

Les influences à évoquer seraient multiples et variées. On pensera à
Deerhunter pour le goût des saturations planantes, à Sonic Youth pour la dissonance des accords et des gammes, à Cabaret Voltaire période Three Mantras pour les arrangements bruts et mécaniques, à Throbbing Gristle pour l’entrechoquement incessant des sons. Health synthétise à la fois les élans hypnotiques de la musique noise, les nappes sonores de l’atmosphérique Klaus Schulze, la volonté de nous porter vers la transe, à l’image des polyrythmies tribales africaines ou sud-américaines, et les voix cosmiques, lancinantes du psychédélisme acidulé des Spacemen 3. Un bouillon sonore qui nous aspire, nous dissout, nous impose d’oublier la norme et de bannir la raison, qui nous oblige à bâtir au sein même de cet abîme un halo à notre image. Health se vit plus comme une expérience que comme un ouvrage musical au sens commercial du terme. « In Heat », qui ouvre l’album, témoigne de cette propulsion sidérale : elle se pare d’emblée d’un amas sonore fracturé, guitare et synthé se complètent, se répondent sur fond de batterie grondante, la reverb’ est à son comble, tandis que la voix, mélodieuse et voilée, se laisse porter et vogue au gré des attaques soniques. Ce premier morceau nous montre la voie, une voie étroite et tortueuse, qui ravira les auditeurs en quête d’un souffle nouveau. « Nice Girls » poursuit le périple avec un dynamisme entre shoegaze et punk 80’s, déverse un brouillard électrique à couper au couteau. a voix fait des apparitions soudaines, nous surprend au rythme d’une batterie plus énergique que jamais, tandis que les nappes, toutes en nuances, se retirent brièvement.. « Death+ » ferait figure de titre electro, de part sa phrase de synthé répétée à nous en faire perdre la tête ; personne ne sortira indemne de son ascension fulgurante et dissonante, qui la métamorphose en véritable séisme sonore. Avec « Before Tigers », l’auditeur se voit plongé dans une atmosphère très dream pop à la Telescopes, voir Sigur Ros grâce à cette voix flottante qui semble échappée de l’au-delà ; l’intensité est tue un instant pour faire place à une ballade hypnotique qui contraste à merveille le déluge de « Death+ ». Au contraire, « Severin » nous accueille avec un larsen criard, aux limites de l’inaudible, et des plages sonores plus vives que jamais. Le batteur s’emballe, frappe plus fort encore, les guitares sont on ne peut plus menaçantes, la marche suit son cours. « Eat Flesh », lui, est véritablement le titre indus de l’album. Le groupe adopte un versant très electro qui aura tendance rappeller le mythique duo Suicide, dont la violence aurait été décuplée, et auxquels on aurait administré speed et acides en tous genres. « We Are Water » reprend cette recette : le son est mécanique, métallique, la mélodie, dans l’ombre de Chrome, se faufile entre les sons et nous emporte, nous transporte. Son dénouement progressif aux sonorités évoquant Kraftwerk ou Tangerine Dream, annonce la couleur finale de l’opus avec l’excellente plage « In Violet », parsemée d’échos et de delay incessant. Ce morceau est le plus long de l’album (6 :15 au compteur), celui qui se laisse le plus de temps pour démarrer et prendre, lui aussi, son envol. Le synthé et les voix procurent une dimension très mélancolique à l’ensemble, très krautrock dans l’âme. Un titre planant qui apaise et nous rappelle le goût du groupe pour les nuances et les contrastes. Son aboutissement est une pure merveille en la matière.

Certains trouveront certainement cet opus décousu, agressif, indomptable. On pourrait certes, lui reprocher son manque de cohérence, mais ce n’est pas mon cas, et je soulignerai pour finir l’audace d’artistes qui, même révélés au grand public, ont su rester fidèles à la voie qu’ils s’étaient données, concilier leurs riches influences et marquer d’une trace indélébile une scène actuelle qui oublie (trop ?) souvent que la musique doit aussi être une expérience de l’instant, un partage intense qui peut parfois nous emmener bien plus loin que chez notre disquaire. Une réussite, dont la sortie est prévue pour le 12 octobre prochain !

Sebastien F.

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